13 mars 2013

"Bello Ciao" de F. Barilli et M.de Carli : pour Carlo Giuliani.


Bello Ciao, G8, Gênes 2001 de F. Barilli &
M. de Carli est publié chez Les Enfants Rouges.
Points de vue.
Source :
http://bellaciao.org/fr/spip.php?article129137
Vous vous souvenez de cette photo ? Peut être pas et pourtant elle a inondé les médias en juillet 2001, diffusée par l’agence Reuters et a permis une lecture  univoque et définitive de l’événement à l’époque, surtout quand on suivait l’actualité d’un œil distrait. Que voit on ? Une scène très violente au cours de laquelle une voiture de police est assaillie par des « casseurs » armés de planches, de barres de fer et même d’un extincteur qui encerclent une voiture de police. Ils sont casqués, cagoulés, masqués. A l’arrière de la voiture on distingue, en noir, un policier.


Source : piazzacarlogiuliani.org
Vous vous souvenez de ce garçon ? Son visage reflète sa jeunesse. En 2001, il a 23 ans, il est italien. Il a encore ses deux parents, une sœur Elena qui vit à Milan avec son mari Fabrizio. Il a fait des études arrêtées rapidement pour se confronter à la « vraie vie » en quelque sorte. Un peu en marge, militant non encarté, il partage alors son existence avec une mère et sa fille à Gênes. En juillet 2001, il participe aux manifestations des organisations alter mondialistes réunies dans le GSF (Genoa Social Forum) qui se déroulent lors du sommet du G8 et qui dénoncent par leurs mobilisations, leurs propositions alternatives les politiques libérales. Elles se fédèrent derrière un slogan bien connu « Un autre monde est possible ».


Source : http://www.lenovae.it/
Une dernière photo. Elle a été prise quelques minutes après la première. On voir un homme à terre gisant dans une flaque de sang près de sa tête. A ce moment là et pour quelques temps encore son cœur bat. Il est vivant. Mais le véhicule de police d’où est parti le coup de feu qui  l’a atteint lui a roulé dessus, une fois, puis une deuxième sur les jambes. Des manifestants ont essayé de lui porter secours mais la tentative tourne court lorsque les  carabinieri reprennnent possession de l’endroit. Lorsque les sauveteurs peuvent enfin s’approcher du corps qui a été un temps cerné par les forces de l’ordre, il est trop tard, une pierre ensanglantée git à proximité de la tête. Le visage libéré de sa cagoule révèle une plaie qui ne saigne pas.

Carlo Giuliani est décédé le 20 juillet 2001 à 17h27 place Alimonda à Gênes. A ce jour, Carlo Giulani n’a pas été assassiné, le policier qui a tiré sur lui était en état de légitime défense.



Ciao bello.
Ou plutôt « Bello Ciao ». C’est ainsi que s’intitule ce récent roman graphique signé de l’écrivain Francisco Barilli, mis en images par Manuel de Carli. Sous titré « G8, Gênes 2001 », il opère une jolie pirouette linguistique en détournant le titre du célèbre chant populaire italien « Bella ciao ». 

Les auteurs  affichent clairement leurs intentions. Il s’agit, par les témoignages recueillis auprès de ses proches, de nous faire connaître Carlo Giuliani. Convoquant les objets par lesquels il est devenu familier au plus grand nombre (la cagoule noire qu’il porte au moment de sa mort, l’extincteur qu’il brandit face à la voiture de police, ou encore un rouleau de scotch qu’il avait avec lui durant la manifestation), Carlo revient parmi nous. Ces objets porteurs de mémoire, éveillent les souvenirs et libèrent la parole de son père Giuliano, de sa mère Haida, de sa sœur Elena et de quelques uns de ses amis.
Les objets de mémoire de "Bello ciao", ici la cagoule
qui amorce le récit d'Elena sur son frère.
Qui était Carlo Giuliani ? Un jeune italien assez ordinaire, issu d’une famille plutôt politisée, militant davantage séduit par les structures associatives ou alternatives que par les organisations politiques, en recherche de causes à défendre, d’un rôle social aussi et poète à ses heures. Dans le récit de vie proposé ici on n’en apprendra guère davantage, vraisemblablement parce qu’il n’y a pas grand chose à dire de plus sur ce jeune homme assez banal quoiqu’un peu différent sans doute : pas vraiment dans le « moule » sans être totalement marginal. Carlo Giuliani n’est, en effet,  pas en rupture avec la société et encore moins avec sa famille.

Pour tenir le volume, les auteurs vont donc ajouter aux souvenirs de Carlo, le récit de ses  2 dernières journées d’existence, celles du 19 et du 20 juillet 2001. Au cours de ces 48 heures Carlo investit deux manifestations autorisées et organisées par le forum social de Gênes.  La première se déroule sans incident, il s’agit du défilé international des immigrés. La seconde est celle à l’issue de laquelle Carlo est tué. C’est alors que le récit graphique de Barilli et de Carli change totalement de dimension.

Gênes 2001 : la fabrique de la peur, la violence d'état et la justice de pacotille.

La préparation du sommet du G8 de Gênes incombe au gouvernement de Giuliano Amato alors au pouvoir. Toutefois, lorsqu’il s’ouvre fin juillet, Silvio Berlusconi l’a remplacé à ce poste depuis environ un mois. La capitale de la Ligurie est  transformée en véritable camp retranché à partir du 1er juillet  en proie à une paranoïa débridée organisée par le pouvoir et ses relais médiatiques, susceptible de légitimer ensuite tous les excès d’une politique sécuritaire ultra violente qui ne constitue en aucun cas une riposte graduée et réfléchie à ce qui se déroule dans les rues de la ville. C’est dans cette ahurissante atmosphère que nous replonge « Bello Ciao ».

En effet, même s’ils prétendent vouloir se concentrer sur la personnalité de Carlo Giuliani, il est impossible de ne pas procéder à une mise en contexte de ce récit de vie et de rappeler ce qui se joue à Gênes. Nos auteurs ne sont pas des journalistes embarqués auprès des 8 chefs d’état réunis pour l’occasion. Ils nous racontent le G8 du côté des altermondialistes. Ils retracent alors les épisodes éclairant la mort du jeune homme.

Plan de la ville avec la délimitation des 2 zones
de sécurité.
Ainsi, ils nous rappellent que le centre de Gênes est coupée du monde. Une zone rouge est totalement sanctuarisée à l’aide de grilles de sécurité de 4 mètres de hauteur. Toute manifestation y est interdite, seuls les résidents, les journalistes accrédités et les officiels peuvent y pénétrer. Elle est doublée d’une zone jaune ou zone tampon également entourée de grillages. La population a, en nombre, évacué la ville, dans laquelle ses déplacements sont contrôlés, entravés par des vérifications et des interdictions multiples (interdiction de pendre du linge au fenêtre par exemple, bouches d’égout scellées mais faux citrons accrochés sur les arbres de la place Matteotti pour remonter le moral ?)[1]. Les commerces sont fermés, les véhicules ont du être enlevés des rues. Des hélicoptères survolent la ville, un blocus aérien est établi ; les abords maritimes sont minés et le port est donc fermé, les accords de Shenghen sont suspendus durant la tenue du sommet. La presse se fait l’écho des rumeurs les plus folles : les manifestants se prépareraient à jeter des sacs de sang infecté par le virus du Sida sur les forces de l’ordre.


La première partie du journal TV du 19 juillet 2001 décrit assez précisément les dispositifs déployés.

Les reportages sur le sommet diffusent rapidement la même information : il s’agit de protéger, de prévenir d’un drame pressenti.[2] Les moyens déployés autorisent une surinterprétation de la menace réelle. Il est vrai que depuis peu des groupes plus radicaux s’invitent dans les manifestations altermondialistes, comme ceux qui se regroupent en Blacks Blocs.[3] Mais est-il nécessaire pour maitriser quelques centaines d’activistes de déployer un tel dispositif [4] d’autant plus que les forces de l’ordre mobilisées ne se sont pas vraiment attardées pour les coincer.

Dans « Bello ciao », les auteurs se concentrent sur la manifestation du 20 juillet que Carlo rejoint tardivement et sans être « équipé » contre les gaz qui rendent l’air irrespirable (c’est en arrivant sur les lieux qu’il récupère la cagoule). Le père de Carlo décrit le théâtre du drame : « A partir de 15h dans la rue Tolemaide, un cortège autorisé sur un parcours autorisé a été chargé  frontalement à plusieurs reprises. Une rue qui plus est sans issue. » [5]. La police procède également à des attaques latérales. La tête de manifestation est, elle barricadée derrière des containers. Les manœuvres latérales changent le positionnement des deux groupes. Sur la place Alimonda, un des véhicules de police assailli par plusieurs dizaines de manifestants est « bloqué » par un container. A 4 mètres de lui se trouve Carlo Giuiliani qui brandit un extincteur (on remarque que la prise de vue de la photo ne rend absolument pas compte de cette distance conséquente). Deux coups de feu partent du véhicule, l’un d’entre eux atteint C. Giuliani à la tête[6]

Arrivés à ce stade de notre lecture, on se croirait revenus en pleine guerre d’indépendance algérienne. Le spectre de ce conflit ne nous quittera plus.
Quels éléments de compréhension de ce qui s’est joué à Gênes s’ajoutent au récit et composent les annexes qui le clôturent ?

Tout d’abord, on apprend que la famille de Carlo a porté l’affaire en justice. Celle ci a statué une première fois en 2003 : le procès est expédié, l’affaire archivée, le policier jugé en état de légitime défense n’est pas inquiété. Mais plusieurs témoignages, expertises, et documents viennent contredire ou disqualifier cette conclusion. Le témoignage du policier qui aurait tiré sur Carlo (M.  Placanica) a connu de nombreuses variations, la possibilité que la trajectoire de la balle ait été déviée par une pierre est prise en compte alors que le médecin légiste et les expertises balistiques prouvent que l’hypothèse est fantaisiste.

A cela s’ajoutent les évènements qui suivent le drame de la place Alimonda. La descente des forces de l’ordre dans l’école Diaz qui sert de dortoir le temps du sommet à de nombreux alter mondialistes qu’un policier qualifie de « boucherie ». Le chef de la police de l’époque[7] tenta pourtant d’imputer la responsabilité des violences aux alter mondialistes qui y séjournaient. [8] Il y a aussi les exactions et tortures commises sur les quelques 300 personnes interpellées et retenues à la caserne Bolzaneto. Accueillis aux cris de « Viva el Duce », les manifestants ont été frappés, menacés, insultés, humiliés. Le personnel médical présent sur place est aussi incriminé.[9] 15 membres des forces de l’ordre sont condamnés, 30 autres acquittés.

En 2007, la cour européenne des droits de l’homme accepte de traiter le recours déposé par la famille de Carlo Giuliani. Après un 1er jugement en 2009, elle blanchit totalement Placanica et le gouvernement italien de toute responsabilité en mars 2011.


On referme « Bello Ciao » sonné et incrédule. Quelles leçons doit on tirer de cet exercice assumé d’une violence d’état outrancière protégée par une justice qui punit plus sévèrement la dégradation de biens (jusqu’à 11 ans de prison pour une des interpellées) que les atteintes aux droits et à la vie des personnes ? La justice est dite, vite et mal dite, qui peut en douter ? Cela discrédite un peu plus le monde politique qui agit contre les citoyens, usant et abusant de la fabrique de la peur comme principe de gouvernement  relayé par des médias « embarqués »[10], sapant les bases de la démocratie qui n’est alors plus qu’une mascarade. Il est donc salutaire que la création artistique, littéraire et graphique, nourrie d’une documentation étayée et référencée se  fasse la porte parole de ceux dont les voix sont toujours couvertes par celles des puissants et de leurs inféodés.

C’est pour cela qu’il faut lire « Bello Ciao ». Une création qui éveille la conscience, amorce la résistance, sans résignation.





[1] Une description exhaustive du dispositif de sécurité déployé est disponible sur cette page http://www.piazzacarlogiuliani.org/carlo/index_fr.php
[2] Le sommet de l’OMC à Seattle avec ses nombreux affrontements entre altermondialistes et forces de police a donné le ton des sommets mondiaux suivants.
[3] Voir le lien suivant pour mieux connaître le fonctionnement particulier de ces groupes : http://berthoalain.com/2009/04/07/black-blocs-analyses-et-debats/
[4] 15 000 hommes des forces de l'ordre, police, carabiniers, agents de la répression des fraudes, services secrets, tous équipés, pour l'occasion, d'un armement exceptionnel: casque intégral, étui conçu pour l'extraction rapide du revolver, matraque Tonfa, lacrymogènes au gaz CS, fourgons-pompes urticants, engins blindés, chars d'assaut…
[5] « Bello Ciao », p 69.
[6] Lire la chronologie très précise de la journée sur le site suivant : http://www.piazzacarlogiuliani.org/carlo/iter/20lug_fr.php
[7] Gianni Di Gennaro a été condamné dans cette affaire pour incitation à faux témoignages par une cour d’appel dont la sentence (1 an et 4 mois de prison) sera cassée pour blanchir le policier peu après. Il est aujourd’hui en charge des services secrets.
[8] http://www.lemonde.fr/europe/article/2007/06/15/un-policier-raconte-la-boucherie-de-l-ecole-diaz-lors-du-g8-de-genes_923901_3214.html
[9] Se reporter par exemple à cet article de Libération : http://www.liberation.fr/monde/010177131-l-ultraviolence-policiere-en-proces ou celui ce l’Humanité : http://www.humanite.fr/node/435981
[10] Au sens le plus vil du terme c’est à dire complètement contrôlés.

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