17 novembre 2012

Le singe de Hartlepool : quand l'homme n'est plus cet animal doué de raison.




1814, nord-est de l’Angleterre, dans le comté de Durham, les pêcheurs d’Hartlepool regardent sombrer au large de leur village un navire français pris dans la tempête. A son bord l’équipage du capitaine Louis-Armand Narraud qui se livra en son temps au commerce des esclaves. De ses expéditions lointaines il a ramené un singe, sobrement baptisé Nelson. Apprivoisé, le primate est costumé et pourvoit à la distraction de son maitre en défilant sur le pont du navire. Souvent il s’installe à la vigie et c’est à cette habitude de stationner en haut du mat qu’il doit la vie lorsque le bateau de son propriétaire tout autant que l’équipage de celui-ci est avalé par les flots déchainés.


Sur la terre ferme, les pêcheurs du village souhaitent s’assurer du devenir des « mangeurs de grenouilles » naufragés car en 1814 alors que l’Europe vit depuis des années au rythme des guerres napoléoniennes nos rustres habitants d’Hartlepool, à tort ou à raison, connaissent  la hantise d’une invasion française. 

Ils récupèrent donc notre naufragé (ainsi qu’un moussaillon survivant) encore vêtu de son uniforme français. Mal dégrossis, empêtrés dans leurs peurs de l’invasion, pétris de préjugés et de rancœurs, ils ne distinguent pas en ce singe échoué sur le rivage l’animal qu’il est mais, aveuglés par la haine et l’ignorance, ils l’identifient comme un soldat de l’armée napoléonienne. N’ayant jamais rencontré l’ennemi en chair et en os, il faut se mettre en quête de quelques preuves pour susciter l’adhésion des villageois. L’uniforme porté par le singe échoué à Hartlepool est la meilleure des preuves pour étayer cette théorie fumeuse : il est forcément français puisqu’il porte l’uniforme. Il devra donc être jugé, comme une menace à la sureté du pays ; un tribunal s’improvise et une parodie de justice condamne le singe à la mort par pendaison.



Cette légende du singe d’Hartlepool a traversé les siècles. Vraie ou fausse, la petite cité du comté de Durham garde encore les traces de cette histoire folklorique. Le logo de l’équipe de foot locale est un singe et les habitants de cette localité portuaire sont encore qualifiés de « monkey hangers ». Attestée ou non par les sources historiques, et même totalement déconnectée du contexte des guerres napoléoniennes, il y a fort à parier que le récit qu'en donne Wilfrid Lupano, magnifiquement mis en image par Jérémie Moreau serait tout aussi fort et convaincant. Le fait qu’il s’adosse à l’antagonisme fantasmé franco-anglais dont les auteurs évoquent par petites touches les causes les plus récentes (les enjeux de domination et d’exploitation du Nouveau Monde en particulier avec le commerce négrier, la possession des îles sucrières, et celle de l’Amérique du Nord) renforce la crédibilité du propos. 

Mais ce qui frappe à chacune des pages c’est le caractère intemporel de ce qui est raconté ici. Les principaux ingrédients qui président à l'épanouissment de forts sentiments xénophobes et racistes sont magistralement articulés : peurs, préjugés et idées reçues, ignorance, rumeurs, esprit de revanche, frustrations diverses. Les auteurs par l’épisode du procès montrent les tensions entre le collectif et l’individu pesant sur toute prise de décision (quelques gamins se doutent bien que le singe est un animal mais n’arrivent pas à faire valoir leurs vues), l'hystérie qui s'empare du groupe pourtant très masculin (elle prend toute sa dimension dans le déchainement verbal grossier des protagonistes) et la violence d’une communauté en proie à des comportements  irrationnels.



Véritable étude sur les mécanismes de la haine, l’histoire du singe de Hartlepool nous invite à une  réflexion sur la nature humaine que l'on pourrait p qualifier d'aristotélicienne. A la fin du récit, le lecteur imprégné d’un certain malaise et accablé par la triste destinée de ce singe ne peut que s’interroger sur le fait de savoir qui est le plus proche du règne animal : ce singe humanisé revêtu de son uniforme de soldat napoléonien, asservi pour distraire un européen en mal d’exotisme et condamné à la pendaison par des brutes ignorantes ou ces humains sur deux pattes qui se livrent à d’ultimes sauvageries, dévoyant les lois qu'ils ont eux mêmes élaborées pour régir les sociétés humaines ? 

"Il n’y a en effet qu’une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux autres animaux : le fait que seuls ils aient la perception du bien, du mal, du juste, de l’injuste et des autres notions de ce genre. Or avoir de telles notions en commun c’est ce qui fait une famille et une cité. » 



(1) Aristote, Les Politiques [environ 325-323 av. J.C.], Livre I, chapitre 2, GF, 1990, p. 91 – 92.


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