7 août 2012

Dark England : L'Angleterre selon Chris Killip.

Housing and shipyard - Photo © Chris Killip.


L'envers de l'Angleterre :

On n'imaginerait pas les photos de Chris Killip en couleur,  le noir et blanc, avec toutes ses nuances de gris, convient parfaitement au travail photographique exposé actuellement au BAL.

Né dans l'île de Man dans l'immédiate après guerre, Chris Killip a  délaissé son île natale dans les années 70 pour explorer "l'Angleterre de l'envers". L'envers dont il est question c'est celui de l'autre littoral,  qui s'ouvre sur la  Mer du Nord plutôt que sur la mer d'Irlande. 
L'envers c'est également celui d'une Angleterre indésirable, survivance d'une époque révolue, vouée à l'activité industrielle. Une Angleterre d'hier donc, contrairement à cette île de Man devenue un paradis fiscal, aussi emblématique du pays tel qu'il se construit aujourd'hui et dont l'avenir ne semble s'envisager qu'en centre mondial de la finance, territoire des expérimentations libérales, ou Mecque du sport marchandisé.

L'envers, enfin,  parce que le noir et blanc de Chris Killip s'oppose aux  couleurs franches des photos de son compatriote Martin Parr. Si tous deux témoignent d'une forme d'agonie de leur pays, le premier choisit la mort digne, tandis que le second fixe la vulgarité ou l'indécence symboliques d'une société déboussolée, dont les valeurs ont été sacrifiées au culte de l'argent et du paraître.



Boo et son lapin, Lynemouth, Northumberland, 1984
 © Courtesy of the Artist / Chris Killip


© Martin Parr, 2009, Luxury.



Chris Killip restitue paysages et visages d'une Angleterre châtiée par  les gouvernements successifs de Margaret Thatcher, de John Major et de Tony Blair. 

Les photos exposées au BAL forment un ensemble qui opte à la fois pour un regard de géographe, de documentariste, d'historien  et de sociologue. On pense bien sûr à Atget, dont Killip semble suivre la démarche d'archiver les dernières heures de l'Angleterre industrielle comme celles du Paris d'avant Haussmann.  Mais là où Atget mettait peu de chair humaine, Chris Killip utilise ses objectifs pour conter l'histoire des vaincus, des déchus de la première industrialisation ou des perdants de la mondialisation, trois façons différentes de parler des mêmes personnes. Au fil de son travail, il établit un lien visuel, imaginaire et pourtant incontournable entre le monde de Dickens et celui de Margaret Thatcher.



Sombre Angleterre 

Metallurgie, filatures, mines, chantiers navals, la Tyneside, autour de l'agglomération de Newcastle dans le nord-est de l'Angleterre, possédait un panel d'activités économiques issues de la première industrialisation. Le paysage en témoigne : grandes manufactures de briques, cheminées fumantes, carreaux de mines, navires géants en construction.
Il y avait là du travail pour une population ouvrière pléthorique. De vrais gueux, le manteau élimé, les ongles noirs, mal fagotés, difficilement apprêtés pour les occasions particulières. Entre le "Conte des deux villes" et les films de Ken Loach, Killip occupe la place du chaînon manquant. Sur les murs, on suit la lente agonie des chantiers navals, leur fermeture des usines, la destruction des cités ouvrières. Les fenêtres murées, les murs contre lesquels on se cogne en signe d'avenir bouché, coupent l'horizon autrement dégagé et voué aux no man's land dans lesquels des gosses dépenaillés s'ébaudissent au milieu de papiers gras. 

© Chris Killip
© Chris Killip, Mills, 1974

L'industrialisation a façonné des paysages mais aussi des sociétés et des modes de vie. De la ferveur populaire, matinée de patriotisme, qui s'exprime au jubilé d'Elisabeth II, aux moments de détente du picnic du week end ou du bingo du samedi soir, Chris Killip rend compte de cette culture ouvrière  posant son objectif dans ces lieux de socialisation emblématiques.
Mais l'histoire n'est pas faite que de pierres et de statues. Loin d'adopter une démarche qui se limiterait à la momification sur papier glacé d'un monde en voie de disparition, Chris Killip opte aussi pour le mouvement, l'empathie, la rencontre, l'action : il laisse dans son travail le premier rôle aux acteurs de l'histoire. Tous les acteurs d'ailleurs : ceux du quotidien (cette photo rapprochée d'un femme endormie à l'arrêt d'autobus à partir de laquelle on échafaude tout un tas d'hypothèses expliquant ce moment d'abandon ou d'épuisement), les héros d'un jour telles ses Grannies so British apprêtées pour le jubilé, ou ce père portant son fils sur ses épaules un jour de défilé. L'appareil de Killip s'est aussi attardé sur les solidarités ouvrières, suivant la lutte des mineurs de Durham (arrière pays de la Tyneside) soutenus par des groupes de punks orchestrant les opérations de soutien transformées en concert de charité. 

© Chris Killip : Father and son watching a parade,
 West end of Newcastle, Tyneside, 1980
© Chris Killip

L'exposition et le travail de Chris Killip s'arrêterait là qu'on aurait peut être une impression de redite, sans avoir fondamentalement appris grand chose qu'on ne sache déjà. Mais voilà, l'intérêt de cette exposition c'est qu'elle vous emmène aussi en territoire inconnu (pour éviter de paraphraser un très mauvais programme télé) et tout à fait extraordinaire.



Skinningrove et Lynnemouth : l'oeuvre au noir.

L'exposition propose deux séries de photos aussi dures et étonnantes  qu'inoubliables sur deux localités improbables du nord-est de l'Angleterre. 

Skinningrove est un village de pêcheurs situé bien au sud de la Tynemouth. Florissant du temps de la première industrialisation en raison de l'exploitation du fer, le village tel que le photographie Killip décline assurément. Bien que logé dans une jolie baie, ses contours sont fantomatiques surtout lorsque la brume s'y lève. 
La pêche y est une alternative à la déshérence, un moyen d'arrondir les fins de mois, et une tradition bien ancrée dans la vie de certaines familles qui en vivent sans doute encore, bien qu'assez mal. Alors que l'horizon semble ici plus dégagé de par la configuration naturelle des lieux, l'avenir ne parait pas plus engageant. Entre ces jeunes qui attendent le saumon dans la baie, ce couple qui charge une carriole de crabes, scènes qui attestent d'une activité précaire, on retiendra cette photo du gamin qui remonte sur la barque de pêche au lendemain de la disparition de son père en mer, et celle de jeunes imbibés d'alcool trompant leur ennui sur le bord de mer. En matière de photographie documentaire d'un processus de paupérisation en pleine réalisation le résultat est absolument subjuguant en plus d'être esthétiquement très fort (la photo "des gens  et des crabes" ci dessous en est sans doute un exemple parlant).



Crabs and People, Skinningrove, North Yorkshire, 1981
Photo © Chris Killip

Bever's First day out, Skinningrove, North Yoyrkshire, 1982
Photo © Chris Killip

Mais le clou de l'exposition est sans aucun doute la série de photos réalisées à Lynemouth, cette fois au nord de Newcastle dans cet endroit incroyable où (sur)vit une communauté dont toute l'économie est fondée sur la collecte du charbon rejeté à la mer (d'où le nom de Seacoal qui désigne les lieux), via la mine et la rivière toutes proches, et revendu ensuite illégalement. Le photographe a passé 14 mois dans cette communauté qui rechignait à se laisser photographier, suivant les gamins, leurs bêtes (chevaux, chiens, lapins), dans leur âpre existence. Outre l'intérêt de découvrir cet endroit incroyable et, encore une fois, la beauté des images, sur ce sujet qui aurait pu donner cours à tous les excès misérabilistes, Killip  arrive à contourner le piège de la mièvrerie, de la condescendance ou du voyeurisme. L'expression tant galvaudée du "choc des photos" prend alors tout son sens, au milieu de ces gens ordinaires que l'histoire a marginalisés, leur laissant un bout de plage, mi paradis, mi enfer. 

 Rocker et Rosie rentrent chez eux, Lynemouth, Northumberland, 1984
© Chris Killip

Helen and Hula-Hoop, Seacoal Beach, Lynemouth, Tyneside,
UK,
 1984 by Chris Killip


Autant dire qu'à l'heure où l'Angleterre sombre dans le délire patriotico-mercantile des Jeux Olympiques, cette exposition a le mérite réveiller des questionnements fondamentaux sur les choix politiques opérés dans le pays entre 1970 et 1990 et la société qu'ils ont engendré. Bien que datant de 1976, cette photo d'un jeune garçon écrasant qui semble écraser sa rage ou son désespoir cloué contre un mur ne semble pas si datée. 
Elle est aussi très symbolique du travail de Chris Killip qui nous propose bien souvent d'échafauder des histoires à partir de ses photos. Là où l'on imagine la colère, le désespoir, ou une profonde douleur, il ne s'agit en fait que d'un gamin qui se recroqueville de froid. 

Le travail de Killip est une histoire de luttes dans laquelle nous avons en tant que spectateurs notre place. 

Youth on Wall, Jarrow, Tyneside, 1976 - Photo © Chris Killip



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